Un patient de 82 ans, cancer colorectal métastatique, score ADL à 5/6 pour une difficulté à la toilette. En réunion de concertation pluridisciplinaire, l’oncologue propose une chimiothérapie combinée. Le gériatre hésite. Ce point perdu sur l’ADL traduit-il une fragilité réelle ou un simple besoin d’aide ponctuel ? C’est sur ce type de situation que l’ADL seul ne suffit pas à trancher pour un traitement lourd.
ADL brut en oncogériatrie : un score trop statique pour décider seul
L’échelle ADL de Katz évalue six fonctions élémentaires : se laver, s’habiller, aller aux toilettes, se déplacer, être continent, s’alimenter. On obtient un score entre 0 et 6. Un patient à 6/6 est considéré autonome pour les actes de base.
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Le problème en oncologie, c’est qu’un score ADL à 5 ou 6 rassure à tort. Un patient peut s’habiller et manger seul tout en présentant une dénutrition sévère, un déclin cognitif débutant ou une polymédication à risque. L’ADL ne capte que l’autonomie élémentaire, pas la vulnérabilité globale.
À l’inverse, un ADL à 4 chez un patient dont la perte d’autonomie résulte d’une douleur tumorale non traitée peut être réversible. Baser une décision de chimiothérapie sur ce chiffre brut, sans contexte clinique, revient à traiter un instantané comme un pronostic.
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ADL et IADL avant traitement lourd : ce que chaque score capte vraiment
Les ADL décrivent l’autonomie physique de base. Les IADL de Lawton mesurent des fonctions plus complexes : gérer ses médicaments, utiliser le téléphone, faire ses courses, gérer ses finances. Ces deux échelles ne se substituent pas l’une à l’autre, elles explorent des niveaux différents de fragilité.
En pratique oncogériatrique, c’est souvent la combinaison des deux qui éclaire la décision :
- Un ADL préservé (5-6) avec un IADL altéré (perte sur la gestion des médicaments ou des finances) signale une vulnérabilité cognitive ou sociale que le traitement lourd va aggraver
- Un ADL altéré (3-4) avec un IADL effondré oriente vers une fragilité sévère où le rapport bénéfice/risque de la chimiothérapie standard devient défavorable
- Un ADL et un IADL tous deux préservés ne garantissent pas la tolérance : il faut croiser avec l’état nutritionnel, les comorbidités et le score G8 de dépistage de la fragilité
Les IADL captent la vulnérabilité fonctionnelle que les ADL seuls ne voient pas. On ne peut pas évaluer un patient âgé atteint de cancer avec une seule échelle.
Réévaluation sériée du score ADL : un outil de pilotage en cours de traitement
Trop souvent, l’ADL est coté une seule fois, avant la décision thérapeutique, puis rangé dans le dossier. C’est une erreur de pratique. Le score fonctionnel évolue, parfois rapidement, sous l’effet du traitement ou de la progression tumorale.
Réévaluer l’ADL et l’IADL avant chaque nouveau cycle de chimiothérapie permet de détecter une dégradation fonctionnelle précoce. Un patient qui perd un point sur l’habillage ou la continence entre deux cures envoie un signal d’alerte plus fiable qu’un bilan biologique isolé.
Cette logique de réévaluation sériée modifie le rapport bénéfice/risque en cours de route. Si l’ADL chute de 6 à 4 après deux cycles, la question de poursuivre le protocole initial se pose concrètement. On ne parle plus d’un score pré-thérapeutique figé, mais d’un indicateur dynamique qui accompagne la décision tout au long du parcours.
Les retours varient sur la fréquence idéale de réévaluation. Certaines équipes cotent l’ADL à chaque consultation, d’autres avant chaque cycle. L’essentiel est d’intégrer cette mesure dans le suivi systématique plutôt que de la réserver au bilan initial.
Évaluation gériatrique standardisée : articuler l’ADL avec les autres dimensions
L’évaluation gériatrique standardisée (EGS) en cancérologie ne se limite pas au statut fonctionnel. Elle intègre plusieurs dimensions qui, prises ensemble, donnent une image exploitable de la tolérance probable aux traitements lourds :
- L’état nutritionnel, souvent évalué par l’IMC et le score MNA, conditionne directement la toxicité des chimiothérapies
- L’état cognitif, exploré par le MMSE ou le test de l’horloge, influence la capacité du patient à signaler ses effets secondaires et à gérer ses médicaments
- Les comorbidités, cotées par le score de Charlson ou le CIRS-G, pèsent sur le risque de complications intercurrentes pendant le traitement
- L’état psychologique, repéré par la GDS (échelle de dépression gériatrique), affecte l’observance et la qualité de vie sous traitement
Le score G8, recommandé comme outil de dépistage de la fragilité, permet de trier les patients qui nécessitent cette évaluation complète. Un G8 altéré déclenche l’EGS, pas l’ADL seul.

Sélection des traitements lourds : ce que l’ADL apporte et ce qu’il ne peut pas dire
L’ADL reste un outil précieux en oncogériatrie. Il est rapide à administrer, reproductible, compris par tous les intervenants. Il fournit un langage commun entre oncologue, gériatre et médecin traitant pour décrire l’état fonctionnel du patient.
Ce qu’il apporte concrètement : un repère objectif pour identifier les patients les plus fragiles et ceux dont l’autonomie de base est préservée. Un ADL effondré (inférieur à 3) constitue un signal fort contre un traitement à toxicité élevée.
Ce qu’il ne peut pas dire : si un patient à ADL 5 ou 6 tolérera effectivement une chimiothérapie combinée. Pour cette zone grise, qui concerne une proportion importante des patients vus en consultation d’oncogériatrie, on a besoin de l’IADL, du G8, de l’évaluation nutritionnelle et cognitive. Décider d’un traitement lourd sur l’ADL brut sans ces compléments, c’est utiliser un thermomètre pour diagnostiquer une pneumonie.
La valeur de l’ADL en oncogériatrie tient à son intégration dans une démarche structurée, pas à son interprétation isolée. Les équipes qui l’utilisent comme un élément parmi d’autres de l’évaluation gériatrique standardisée prennent des décisions thérapeutiques mieux ajustées au profil réel de chaque patient âgé atteint de cancer.
